Humanitarian Volunteer Experience in Ukraine
Adrien Bocquet bonjour.
Bonjour.
Adrien, vous êtes un, un ancien militaire.
Vous vous êtes rendu en Ukraine au tout début du conflit.
Euh, tout d'abord, est-ce que vous pouvez nous rappeler à
quelle date exactement,
vous étiez sur place ?
Exactement. Donc moi, je suis allé en Ukraine, euh,
en tant que volontaire humanitaire, donc fin mars et début avril.
D'accord.
Euh, donc en plein boom, euh, si je puis dire et surtout
en plein boom de Boutcha. Euh, dès que je me suis rendu à Boutcha
quelques jours, euh, après, euh, la reprise
des Ukrainiens,
euh, et c'est à ce moment-là où j'ai vu pas mal
de choses, euh, un petit peu
compliquées.
Alors par exemple, est-ce que vous pouvez développer ?
Bien sûr. Euh, donc à la base, je me suis rendu en tant que volontaire
humanitaire,
donc pour soigner les réfugiés principalement et, euh,
donner des médicaments, euh, et du, on va dire, de
l'appareillage médical, euh, aux réfugiés.
Au bout d'un moment, euh, des militaires, euh, ukrainiens, donc, se sont
approchés de nous pour nous demander du matériel et, euh, principalement, euh,
des militaires du bataillon Azov.
Et au bout d'un moment, euh, la seule solution de pouvoir être sécurisé
au niveau
de nos convois, c'était de leur donner des médicaments.
Quand on parle de médicaments, euh, moi, j'avais une spécialité, c'était surtout de
trier les médicaments un petit peu sensibles, c'est-à-dire de la morphine,
de la
kétamine et la codéine. Et je tiens bien à préciser que,
euh, moi, principalement, ce que je donnais, c'était ça.
C'était, euh, des stupéfiants en fait, codéine, morphine.
J'ai donné énormément de morphine, euh, à des militaires, euh,
ukrainiens, euh, que ça soit en cachets ou même, euh,
en piqûres.
Donc c'est juste pour préciser un petit peu le, quel type de, de médicament, euh,
ils nous demandaient. Et, euh, donc par la suite, euh, on
faisait énormément d'allers-retours au niveau de la frontière polonaise.
Donc à la frontière polonaise, on récupérait tous les colis qui venaient
d'Europe,
etc.
Et on passait la frontière polonaise jusqu'à Lviv.
À Lviv, nous avions un petit peu notre,
notre centre de, de distribution et nous allons jusqu'à
Kiev,
Boutcha et tous les villages aux alentours pour faire la distribution.
Et, euh, nous, ça nous arrivait même de faire les
allers-retours sur la même
journée. Parce que de la frontière polonaise à
Kiev, en étant
escorté, en allant, en roulant très vite, vous mettez moins de six heures.
Donc ça nous arrivait même de faire deux allers-retours dans la même journée.
Et dès qu'on pouvait, on dormait à la frontière polonaise pour
des questions de
sécurité. Donc voilà pour mes allers-retours.
Parce qu'il y a eu beaucoup de questions sur, euh, sur ce sujet-là.
Au moins, c'est, c'est éclairé.
Et, euh, donc tout début avril, les premiers jours d'avril,
donc première fois à
Boutcha, nous sommes escortés par des militaires
Azov, donc nous passons les
contrôles sans contrôle de passeport, forcément.
Euh, nous sommes dans la région un pe-, euh, nord, euh, de Boutcha
et, euh, à ce moment-là, on était censés déposer des médicaments,
euh, sur un centre médical d'urgence qui en
avait besoin.
On nous amène dans un hangar avant pour pouvoir, en fait, dissocier le
carton qu'on doit préparer pour les militaires Azov et le reste qu'on
déposera, euh, du coup, euh, à ce centre médical.
Et à ce moment-là, on est dans un hangar et dans ce hangar,
euh, à
trente mètres, d'autres véhicules arrivent en fait avec à
l'intérieur des
prisonniers russes. Euh, les prisonniers russes, en fait,
sont descendus.
On nous demande tout de suite de se dépêcher pour partir.
À ce moment-là, j'entends, euh, avec l'autre personne avec qui j'étais,
euh,
volontaire, c'était une femme. On entend des coups de feu,
donc je vois pas.
Je regarde entre les deux voitures et à ce moment-là, je vois d'autres coups de feu
au niveau, euh, du bas-ventre, en fait, au niveau des jambes, de, des
prisonniers. Donc là, c'est la première, on va dire, le premier crime de guerre en
fait, que je vois, euh, visuellement.
Vous avez été témoin en premier-, en première main ?
Exactement. Et à ce moment-là, on nous dit : Vite, vous vous arrêtez,
on part.
Donc ça dure moins de cinq minutes, hein.
Quand je vous raconte tout ça, c'est très très rapide.
Et à ce moment-là, euh, au moment où je rentre donc dans le,
dans le
véhicule, euh, côté passager pour partir, à ce moment-là, euh,
j'entends officer, officer en russe.
Euh, et, euh, du coup, euh, y a, y a un prisonnier qui
répond et au moment où il répond, il se prend une balle en pleine,
en pleine tête,
en fait. Donc, il se fait exécuter, euh, à ce moment-là et c'est au moment où on
part. Donc, je vois cette exécution au moment où on
part.
Donc je ne sais pas après les autres prisonniers, euh, quel a été leur sort.
Euh, donc voilà le crime de guerre, euh, dont j'ai été, euh, témoin.
Je n'ai bien sûr pas pu le filmer, euh, vu le contexte,
mais j'ai quand même réussi
à filmer, euh, mes parcours, mes actions en Ukraine.
J'ai à peu près cent cinquante photos et vidéos de mes actions en Ukraine que j'ai
remis à la justice, hein, euh, avec mon témoignage pour qu'ils puissent,
euh,
enquêter. À savoir qu'en Ukraine, il est interdit de prendre de photos,
quel qu'il
soit. Vous risquez dix ans de prison, vous prenez un, un checkpoint en
photo, c'est dix ans de prison. Euh, j'ai réussi à filmer six checkpoints pour
vous donner un petit peu le, le prorata.
Donc j'ai pris d'énormes risques, euh, même pour amener le, le peu d'éléments que
j'avais, pour pouvoir prouver à peu près où est-ce
que j'étais.
Et pour reparler de Boutcha, au moment où nous sommes,
pour revenir en arrière, où
nous sommes rentrés, euh, sur la banlieue de Boutcha,
à ce moment-là,
effectivement, j'ai été témoin de cadavres.
Il y avait des cadavres qui étaient par terre.
Mais au moment où on est passés, d'autres cadavres étaient déchargés de
camionnettes et étaient déposés en fait à côté d'autres cadavres pour un
effet de masse. Et à ce moment-là, les journalistes arrivaient et prenaient
des
photos.
Et encore une fois, c'est quelque chose que vous avez vu
faire.
L'action de déposer des cadavres.
Et moi, j'étais dans la voiture en train de rouler
et à ce moment-là, je vois des
personnes en train de retirer des cadavres et déposer des cadavres à côté d'autres
cadavres. Et vous-, et bref, je voyais quelques journalistes à côté en
train de
prendre des photos, mais j'ai vu l'attitude qu'ils attendaient
que les cadavres
aient été déposés.
D'accord.
Euh, donc c'est mon avis personnel, mais pourquoi pas faire les photos avant,
attendre qu'il y en ait, euh, je vous dis une bêtise,
huit au lieu de faire la
photo au début quand il y en avait qu'un.
Donc, je pense que, je pense, hein, c'est mon avis personnel,
que c'était vraiment
pour faire un peu cet avis de masse.
J'ai un autre volontaire la veille qui était venu et qui m'avait précisé, je dis
bien, je ne fais-, là je ne fais que rapporter, que, euh,
des cadavres avaient été
sortis de chambres froides de d'autres villages aux alentours et avaient été
ramenés en urgence à Boutcha. Donc ça, je le répète, hein, ça m'a été
rapporté par d'autres volontaires, euh, qui étaient sur place.
Et, euh, on, on va dire, voilà pour, euh, ce, ce système qui
était un petit peu compliqué. J'ai côtoyé énormément de chefs
militaires, de chefs
militaires Azov. Euh, j'ai même mangé chez certains militaires
Azov à
Lviv.
Quelle impression ils vous ont fait de façon globale ?
Je vais vous dire sincèrement, euh-
Une instauration du néonazisme complet.
Vous leur demandez pourquoi ils instaurent le troisième Reich et le signe SS, leur
réponse est de me faire un salut nazi.
Voilà, ça a été un petit peu compliqué, surtout que moi, je devais toujours faire
semblant en fait, euh, de rigoler, parce que moi, j'étais là vraiment pour le
médical.
Justement, vous avez pas l'impression que certains
médias font au final l'apologie
de ces, ce sont des nationalistes, voire des, des criminels de
guerre ?
Exactement. Ben quand je suis rentré en France,
euh, j'ai pris pas une claque, j'ai pris une gifle, euh,
en plein dans la tête,
euh...
Surtout quand, quand je me suis rendu en France et ce que
j'ai vu à la télé, entre
ce que j'ai vu sur place et ce que j'ai vu à la télé, c'est pas possible.
Pour vous donner un exemple-
Y a un décalage.
Y a un décalage. Même la population ukrainienne a peur de
faire des photos parce
qu'ils ont peur de se faire arrêter par les militaires ukrainiens.
Et ça, on vous le dit pas en fait. C'est-à-dire que même la population
ukrainienne
est, est dans une atmosphère vraiment de
ségré-ségrégation
complè-complète hein, de, de peur de se faire arrêter ou de se faire
tuer s'ils
donnent la moindre information ou s'ils prennent une photo.
A contrario, j'ai voulu continuer après mon
investigation par rapport à ce qui
s'était passé, je suis parti dans Donbass, donc de l'autre côté.
Et là,
on peut filmer ce qu'on veut, on peut faire les photos qu'on veut.
C'est complètement à l'inverse de ce qui se passe en Ukraine.
Donc vous allez au Donbass, vous pouvez prendre des photos,
parler avec les gens.
En Ukraine, euh, je, je donnais aussi des médicaments dans les
orphelinats.
On m'a interdit de parler avec les enfants et de parler avec des enfants blessés
pour pas que les enfants me racontent leur histoire.
J'arrive au Donbass, à Donetsk, et la première chose que je fais,
je vais dire
tiens, je vais tester. Je vais à l'hôpital à Donetsk.
Allez-y, je demande aux parents si je peux parler.
Et je parle du coup aux enfants, euh, à Donetsk,
qui me racontent leur histoire et
ce qui s'est passé. Euh, et là, vous voyez vraiment le décalage,
si vous voulez,
entre le Donbass et l'Ukraine,
euh, qui est épouvantable. Je me suis fait moi-même bombarder à
Donetsk, hein.
Euh, j'ai pris un obus à trente mètres qui a
été filmé en plein direct.
Euh, j'ai s-, je suis-, je, j'ai sauté au sol.
Quand je me suis relevé, les éclats d'obus étaient sur la voiture
en face.
Donc j'ai clairement failli mourir.
Je me suis rendu aussi à Marioupol, donc pour vous dire à quel point je suis
allé
dans mon investigation. Euh, et, euh, qu'est-ce que j'ai vu ?
Et ben juste, qu'est-ce que j'ai vu ?
J'ai vu une maman mourir avec un enfant de sept ans dans un marché dans le
centre-ville de Donetsk. Et quand je vais voir l'obus qui est
tombé, qu'est-ce que
je-, sur quoi je tombe
? Un obus français du canon César.
Les fameux.
Les fameux. Donc non seulement je l'ai vu
visuellement, j'ai fait des photos et des
vidéos de tout ça. Et, euh, à partir de là, je réalise qu'en fait,
euh, l'armée ukrainienne bombarde un
centre-ville.
Dans le centre-ville de Donetsk, y a pas d'armée, y a pas de militaires,
y a pas de
lance-missiles, y a rien du tout. Et vous avez tous les jours des femmes et
des
enfants qui meurent sous ces bombes. Personne n'en parle.
Je suis encore retourné en France. J'étais encore en France il y a quelques
jours.
Personne parle de ces bombardements qui tuent des enfants et des femmes.
Épouvantable. C'est vraiment épouvantable.
Adrien, merci pour votre témoignage.
Merci pour ces quelques minutes que vous avez pu nous accorder.
Merci.
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